L'exemplarité — ce que j'ai appris chez les Petites Sœurs des Pauvres
Publié par David Pujolar dans Réflexions & Humanisme · Mercredi 06 Mai 2026 · 8:00
Tags: L'exemplarité, en, EHPAD, —, Ce, que, j'ai, appris, chez, les, Petites, Sœurs, des, Pauvres, |, Gérontosud, Humanisud
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J'ai eu la chance de donner des actions formatives à plusieurs reprises chez les Petites Sœurs des Pauvres. Pour ceux qui ne connaissent pas, ce sont des religieuses qui ont fondé et dirigent des maisons d'accueil pour personnes âgées — des EHPAD avant l'heure, nés au XIXe siècle de la charité la plus concrète qui soit. Aujourd'hui encore, elles sont présentes dans une trentaine de pays.
Ce que j'y ai observé m'a marqué durablement. Et ce n'est pas la foi qui m'a frappé — bien que je la respecte profondément. C'est quelque chose d'autre. Quelque chose que j'ai mis du temps à nommer correctement. Et qui, une fois nommé, m'a semblé être le levier de management le plus puissant — et le plus rare — que j'aie jamais rencontré dans le secteur médico-social.
Ce quelque chose s'appelle l'exemplarité. Pas l'exemplarité proclamée. Pas l'exemplarité affichée sur un document de valeurs institutionnelles. L'exemplarité vraiment incarnée — celle qui n'a pas besoin d'être dite parce qu'elle se voit, se ressent, se respire.
Ce que j'ai vu
L'atmosphère, d'abord. Il y a des établissements où on entre et où quelque chose se serre légèrement — une tension dans l'air, une vigilance, une défense. Et il y a des établissements où quelque chose se détend. Où on respire différemment. Les maisons des Petites Sœurs des Pauvres étaient de ceux-là.
Ce n'était pas le silence — il y avait de la vie, des bruits, des échanges. Ce n'était pas non plus une douceur artificielle, ces sourires professionnels que l'on apprend à plaquer. C'était une qualité de présence. Une façon d'être là — vraiment là — avec les résidents, avec les familles, avec les collègues.
Les soignants étaient remarquables. Attentifs, patients, bienveillants de façon authentique. Mais le plus frappant n'était pas ce que faisaient les soignants. C'était ce que faisaient les sœurs — les cadres religieuses qui dirigeaient ces maisons.
Elles incarnaient ce qu'elles demandaient. Exactement, précisément, sans écart.
Elles demandaient aux soignants d'être présents avec les résidents — et elles l'étaient. On les voyait s'asseoir au chevet d'un résident, prendre le temps d'une conversation, ne pas regarder leur montre. Elles demandaient de la douceur dans les gestes — et leurs gestes étaient doux. Elles demandaient de la ponctualité, du soin dans les détails, de la rigueur dans les transmissions — et elles étaient ponctuelles, soigneuses, rigoureuses. Pas de façon ostentatoire. Naturellement.
Jamais un "faites ce que je dis, pas ce que je fais". Jamais.
Ce que cela produisait
Le résultat était saisissant — et cohérent avec ce que les sciences du management et les neurosciences nous apprennent aujourd'hui.
Quand un cadre incarne ce qu'il demande, il ne crée pas seulement un modèle. Il crée une culture. Et les cultures institutionnelles ne se décrètent pas — elles se transmettent par imitation, par résonance, par contagion émotionnelle.
Nous avons déjà évoqué dans ces pages le système des neurones miroirs — ces cellules cérébrales qui s'activent quand on observe quelqu'un agir, comme si on agissait soi-même. Ce mécanisme neurologique est au cœur de l'apprentissage, de l'empathie — et de la culture d'équipe.
Un soignant qui observe chaque jour ses cadres traiter les résidents avec douceur et dignité n'a pas besoin qu'on lui explique ce qu'est la bientraitance. Son cerveau l'a appris — par observation, par résonance, par imitation inconsciente. La culture se diffuse sans discours. Elle se diffuse par l'exemple.
C'est ce qui se passait chez les Petites Sœurs des Pauvres. Les soignants n'étaient pas bienveillants parce qu'une charte l'exigeait. Ils l'étaient parce qu'ils baignaient depuis leur premier jour dans un environnement où la bienveillance était la norme vivante — portée, incarnée, visible à chaque instant par ceux qui dirigeaient.
L'autorité morale contre l'autorité statutaire
Il y a deux formes d'autorité dans le management. L'autorité statutaire — celle que confère le titre, le grade, la position hiérarchique. Et l'autorité morale — celle que confère l'exemplarité, la cohérence, l'intégrité.
L'autorité statutaire produit de la conformité. Les gens font ce qu'on leur dit parce qu'ils n'ont pas le choix — ou parce que les conséquences de ne pas le faire sont désagréables. Mais dès que le regard du cadre se détourne, la conformité peut fléchir.
L'autorité morale produit quelque chose de différent — et de beaucoup plus durable. Elle produit de l'adhésion. Les gens font ce qu'on leur montre parce qu'ils y croient, parce que ça fait sens, parce que le modèle qu'ils ont devant eux leur donne envie d'être à la hauteur.
Les sœurs avaient les deux. Mais c'est la seconde qui faisait la différence. Leur autorité ne reposait pas sur leur statut de directrices — elle reposait sur ce qu'elles étaient et sur la façon dont elles vivaient leur mission. Et cette autorité là, personne ne pouvait la leur contester.
Les sciences du leadership ont un nom pour cela : le leadership transformationnel — celui qui transforme les individus et les équipes, non par la contrainte, mais par l'inspiration. C'est la forme de leadership la plus efficace documentée dans la recherche en management. Et c'est précisément ce que ces femmes pratiquaient — sans l'avoir lu dans aucun manuel.
Ce que les cadres laïcs peuvent en apprendre
Je ne dis pas que les établissements laïcs doivent ressembler aux maisons des Petites Sœurs des Pauvres. Ils n'en ont ni la vocation, ni la culture, ni les mêmes ressorts profonds.
Mais ce que j'ai observé là-bas n'a rien de mystique. C'est de l'humain fondamental — et il est accessible à tout cadre, toute directrice, tout encadrant de proximité qui décide de s'y engager vraiment.
Être visible dans le soin. Un cadre qui ne met jamais les mains dans le concret — qui ne passe jamais dans les chambres, qui ne participe jamais à un soin, qui n'est là que pour les réunions et les tableaux de bord — perd quelque chose d'essentiel aux yeux de ses équipes. La présence dans le quotidien du soin n'est pas une perte de temps pour un cadre. C'est un investissement de légitimité.
Exiger de soi avant d'exiger des autres. C'est le principe le plus simple et le plus difficile à tenir. Arriver à l'heure. Tenir ses engagements. Traiter les résidents comme on demande à ses équipes de les traiter. Chaque écart entre ce qu'on dit et ce qu'on fait érode un peu de l'autorité morale. Chaque cohérence la renforce.
Nommer ce qu'on observe de bien. Les sœurs ne passaient pas leur temps à corriger — elles reconnaissaient. Un regard, un mot, un "j'ai vu comment vous avez pris soin de Mme X. ce matin, c'était beau" — ces petits gestes de reconnaissance authentique sont des actes de leadership puissants. Ils disent à l'équipe : je vous vois. Ce que vous faites compte.
Garder le sens vivant. L'une des choses les plus frappantes chez les Petites Sœurs, c'est que le sens de leur mission était palpable — pas dans des discours, mais dans des gestes quotidiens. Rappeler régulièrement pourquoi on fait ce travail, ce que cela représente pour les résidents, ce qu'on construit ensemble — c'est l'une des responsabilités premières d'un cadre. Le sens protège de l'épuisement. Et c'est le cadre qui est le gardien du sens.
Ce que j'en retiens — pour Gérontosud Humanisud
Cette expérience m'a profondément influencé dans la façon dont je pense la formation. Quand je travaille avec des équipes de direction, quand je forme des encadrants, quand je conçois des programmes pédagogiques — c'est toujours cette question qui revient : qu'est-ce que ce cadre incarne vraiment ?
On peut former aux techniques de management. On peut transmettre des outils, des protocoles, des grilles d'évaluation. Mais si la personne qui les applique ne les incarne pas — si elle ne croit pas vraiment en ce qu'elle demande, si elle ne le vit pas elle-même — ces outils restent creux.
La bientraitance ne se décrète pas. Elle se diffuse. Et elle se diffuse par le haut — par ceux qui dirigent, qui encadrent, qui donnent le ton de chaque journée par leur simple façon d'être présents.
Les Petites Sœurs des Pauvres ne m'ont pas appris la management. Elles m'ont rappelé quelque chose d'essentiel que le management tend parfois à oublier : que les organisations ressemblent à ceux qui les dirigent. Et que le premier acte de leadership, c'est de décider de qui on veut être — avant même de décider de ce qu'on veut faire.
David Pujolar Directeur & Fondateur de Gérontosud Humanisud
