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La sexualité de l'adulte âgé — ce que les soignants ont besoin de savoir, et ce que la société préfère ignorer

L'art du prendre soin
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La sexualité de l'adulte âgé — ce que les soignants ont besoin de savoir, et ce que la société préfère ignorer

L'art du prendre soin
Publié par Gérontosud Humanisud dans Réflexions & Humanisme · Mercredi 06 Mai 2026 · Temps de lecture 8:30
Tags: Sexualitédel'AdulteÂgéenEHPADCequelesSoignantsDoiventSavoir|GérontosudHumanisud

En 2007, une grande étude américaine menée auprès de plusieurs milliers de séniors âgés de 57 à 85 ans montrait que plus d'un quart des personnes de 75 à 85 ans avaient encore une activité sexuelle régulière. En France, selon le rapport des Petits Frères des Pauvres de 2022, 70% des individus de 60-64 ans ont des relations sexuelles, et 32% des 80-84 ans également. REISO
Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils disent quelque chose d'essentiel sur la nature humaine — que le désir, l'affectivité, le besoin de contact et d'intimité ne disparaissent pas avec l'âge. Et ils posent une question directe à tous ceux qui travaillent en EHPAD : que fait-on de cette réalité quand elle se manifeste dans nos établissements ?

Un tabou qui résiste — mais qui recule
Le sujet de la sexualité dans les EHPAD reste une question socialement vive et un tabou. Cependant, les professionnels sont en majorité à l'aise avec la sexualité de leurs résidents. Cette sexualité est une réalité que la majorité des personnes interrogées décrit dans leur EHPAD. MSD Manual
C'est le résultat de l'enquête nationale menée en mars-avril 2022 auprès des 7 438 EHPAD du territoire français — 697 établissements ont répondu, soit un taux de 9,4% assurant une représentativité statistique. Une étude de 1991 avait décrit l'impossibilité pour les soignants de concevoir la sexualité des résidents. Ce changement de point de vue en trois décennies peut s'expliquer par l'arrivée sur le terrain de nouvelles générations de professionnels. MSD Manual
La société évolue. Les soignants évoluent. Mais les formations et les protocoles n'ont pas encore suivi. Le manque d'actions de prévention et d'éducation relève du manque de formation du personnel bien plus que d'un refus de l'institution, des familles ou des soignants. MSD Manual

Un droit fondamental, reconnu internationalement
La vie intime, affective et sexuelle des personnes âgées vivant en EHPAD est un sujet essentiel qui gagne progressivement en visibilité. La Charte ISA, publiée le 9 novembre 2023 lors du colloque international EURYAL à Paris — Charte Internationale des droits à l'Intimité, la Sexualité et l'Autonomie en établissement — promeut une approche globale qui reconnaît le droit à la sexualité, le respect de la vie privée, la liberté affective et sexuelle, tout en insistant sur la nécessité d'adapter l'accompagnement dans les établissements médico-sociaux. RCF
Ce droit n'est pas une invention récente. Il découle directement des principes fondamentaux de dignité et d'autonomie qui fondent notre droit. Une personne qui entre en EHPAD ne renonce pas à son identité. Elle ne renonce pas à ses désirs, à ses émotions, à sa vie affective. L'institution peut les contraindre — par ses espaces, ses horaires, ses regards — mais elle ne peut pas les effacer.
Plus on approche de la fin de sa vie, plus le besoin d'affectivité est fort et il se manifeste par des besoins de tendresse, de caresses, voire de relations sexuelles. C'est une réalité clinique, documentée, cohérente avec ce que nous savons de la psychologie humaine. Le besoin de contact, de chaleur, de lien intime ne diminue pas avec l'âge — parfois il s'intensifie, précisément parce que les pertes s'accumulent. REISO

Ce que les soignants vivent réellement
Les soignants oublient parfois qu'une personne âgée qui entre en institution reste une personne à part entière avec une identité, une intimité et des valeurs qui lui sont propres. MSD Manual
Ce n'est pas un jugement. C'est une réalité de formation — ou plutôt d'absence de formation. Un soignant qui n'a jamais réfléchi à la question de la sexualité des personnes âgées se retrouvera désarmé le jour où il entrera dans une chambre et verra deux résidents ensemble. Ou le jour où un résident lui fera des avances. Ou le jour où une famille viendra se plaindre que son parent a une "relation suspecte" avec un autre résident.
Dans ces moments, le soignant est renvoyé à ses propres représentations — souvent teintées d'âgisme, de pudeur culturelle, de gêne personnelle — sans aucun cadre institutionnel pour l'aider à y répondre de façon professionnelle.
Cette thématique quotidienne de la sexualité en EHPAD est sujet à des conflits et des mal-être importants entre les familles et les équipes. Les familles qui découvrent une relation entre leur parent et un autre résident réagissent parfois avec incompréhension, voire hostilité. Les soignants se retrouvent pris en étau — entre le droit du résident et la pression de la famille. Cairn

Les situations complexes — démence, consentement, vulnérabilité
C'est ici que la réflexion devient la plus exigeante. La sexualité des personnes âgées en institution n'est pas toujours simple à accompagner — et deux situations méritent une attention particulière.
La démence et le consentement. Des résidents déments ou atteints de certaines maladies peuvent être désinhibés ou présenter une hypersexualité. C'est alors aux personnels des EHPAD d'intervenir pour éviter une relation sexuelle qui n'aurait pas été consentie. Le rôle des soignants est de vérifier le consentement de chacune des personnes concernées par la relation ou les actes en question. MSD Manual
La question du consentement chez une personne atteinte de démence est complexe — et ne peut pas être résolue par un protocole simple. Elle demande une évaluation au cas par cas, une réflexion éthique d'équipe, et souvent l'intervention d'un médecin coordonnateur ou d'une psychologue. Ce que l'on peut dire avec certitude : l'absence de protestation n'est pas un consentement. Et la vulnérabilité cognitive ne supprime pas le droit à l'intimité — elle demande qu'on en soit le gardien attentif.
Le tabou intériorisé par les résidents eux-mêmes. Les résidents peuvent eux-mêmes rendre leur sexualité taboue. Leur mode d'éducation et les valeurs générationnelles intériorisées ne favorisent pas leur épanouissement sexuel. Ajouté à cela, l'influence des représentations sociales des soignants peut amener les résidents à se taire quant à leur sexualité. REISO
Un résident de 85 ans a grandi dans une époque où la sexualité ne se disait pas, ne se montrait pas. Il peut désirer sans oser le dire. Il peut souffrir d'une privation affective profonde sans jamais la nommer. Le rôle du soignant n'est pas de forcer la parole — mais de créer un espace suffisamment sécurisant pour qu'elle soit possible si elle veut venir.

Ce que les établissements peuvent faire
Les responsables des EHPAD doivent réfléchir aux conséquences de l'absence de formation des professionnels qui sont quotidiennement confrontés à l'expression de la sexualité des personnes âgées. Continuer à la garder cachée, taboue, confère un caractère répressif à l'établissement. Lui permettre de prendre une place légitime, de s'épanouir, n'est pas quelque chose qui s'improvise. Univ-tours
Concrètement, plusieurs leviers existent.
La formation des équipes. Aborder la sexualité dans un cadre professionnel, identifier ses propres représentations, apprendre à répondre aux situations sans jugement ni maladresse — c'est l'objet d'une formation spécifique que de plus en plus d'établissements intègrent à leur plan de formation.
L'inscription dans le projet de vie. La dimension affective et intime du résident devrait être explorée à l'admission — avec tact, mais systématiquement. Qui sont les personnes importantes dans sa vie ? A-t-il un partenaire ? Quelles sont ses valeurs concernant la vie intime ? Ces informations, traitées avec la même confidentialité que les données médicales, permettent d'individualiser l'accompagnement.
Les espaces d'intimité. Un verrou sur la porte de chambre. La possibilité de recevoir un proche sans surveillance. Une culture institutionnelle qui frappe avant d'entrer — vraiment, pas mécaniquement. Ces détails organisationnels ne sont pas anodins. Ils disent au résident : votre intimité existe ici. Elle est respectée.
La réflexion éthique collective. Quand une situation difficile survient — deux résidents dont l'un est dément, une famille en colère, un soignant déstabilisé — la réponse ne peut pas être individuelle. Elle doit être portée par l'équipe, encadrée par une réflexion éthique, guidée par un principe simple : qu'est-ce qui sert le mieux la dignité et le bien-être de ce résident ?

Ce que cela dit du soin
La sexualité n'est pas une anecdote dans une vie. Elle fait partie de l'identité, du bien-être, du sentiment d'exister en relation avec un autre. La nier chez les personnes âgées, c'est les amputer d'une partie d'elles-mêmes.
Accompagner un résident dans sa vie intime et affective — même quand c'est inconfortable, même quand c'est complexe — c'est l'acte le plus humaniste qui soit. C'est reconnaître que cette personne, quel que soit son âge, sa dépendance, son état cognitif, reste un être humain dont les désirs méritent respect.
Pour 47% des séniors, la sexualité est une dimension signifiante de leur vie — qui fait sens, qui contribue à leur qualité de vie. Cela mérite mieux que le silence. REISO

Références
  • Cornetet J., Lefebvre-Chapiro S., Enquête nationale sur la sexualité en EHPAD, NPG Neurologie-Psychiatrie-Gériatrie, 2024
  • Les Petits Frères des Pauvres, Rapport sur la solitude et l'isolement, 2022
  • Charte ISA — Charte Internationale des droits à l'Intimité, la Sexualité et l'Autonomie en établissement, Paris, novembre 2023
  • Lindau S.T. et al., A study of sexuality and health among older adults in the United States, New England Journal of Medicine, 2007
  • OMS, Définition de la santé sexuelle, 2006



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