Le secret de Germaine
Publié par David Pujolar dans Réflexions & Humanisme · Mardi 09 Jun 2026 · 6 minutes
Tags: Le, secret, de, Germaine, —, Chroniques, du, prendre, soin, |, Gérontosud, Humanisud
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Il y a des matinées qui ne vous quittent jamais. Celle-là s'est produite voilà plus de trente ans, dans un salon d'EHPAD qui sentait le café et le bois ciré. J'avais vingt-trois ans. Je ne savais pas encore que j'allais recevoir l'une des plus grandes confidences de ma vie de soignant.
C'était une époque un peu particulière pour cet EHPAD, la Quitessence. Il y avait, chose rare, plus d'hommes que de femmes parmi les résidents. Une dynamique qui avait fini par transformer le quotidien de l'établissement à sa façon propre, presque joyeuse.
J'avais organisé des concours de belote entre les résidents et les Tréviésois. Une initiative qui avait dépassé toutes mes espérances : une vraie fraternité s'était construite autour des tables de jeu, et chaque matin, un groupe conséquent de messieurs se retrouvait dans le salon, cartes en main, apéritif servi, dans cette atmosphère chaleureuse et un peu complice qui n'appartient qu'aux hommes qui se retrouvent entre eux. Je leur avais proposé un apéritif. Ils s'en délectaient.
De l'autre côté du salon, un autre groupe s'était naturellement constitué. Trois dames, qui avaient choisi de rejoindre l'animateur du jour — moi — plutôt que de regarder les messieurs jouer. Chaque matin, vers onze heures, je leur lisais les titres du journal local. On en parlait. On débattait. C'était simple, vivant, et souvent plein de surprises.
Ce matin-là, l'article portait sur la pilule du lendemain.
J'avoue : à vingt-trois ans, ce sujet me rendait un peu nerveux. Je ne savais pas trop comment l'aborder avec des femmes de leur génération. Mais elles, elles n'ont pas hésité une seconde. Elles voulaient en parler. Elles m'en ont fait le signe clair, avec cette liberté tranquille que donnent parfois les cheveux blancs.
Germaine a pris la parole la première. Elle m'a regardé avec ce mélange de bienveillance et d'un peu de malice :
« Quelle chance vous avez ! Nous, il fallait faire attention. Surtout pendant la guerre. On ne pouvait pas se permettre de tomber enceinte. On manquait de tout. On avait peu à manger. C'était dangereux pour nous, et pour l'enfant. »
Elles ont évoqué leurs corps d'alors, leurs cycles perturbés par la privation, la peur permanente, l'incertitude de chaque journée. C'était une conversation de femmes — pudique et précise à la fois — que j'écoutais avec tout le respect que je savais mettre dans mes oreilles de jeune homme.
Et puis, un silence est tombé.
Un silence différent des autres. Pas un silence de pause, mais un silence de poids. L'atmosphère du salon a changé en quelques secondes, comme si l'air lui-même s'était alourdi d'une présence invisible. Germaine a baissé les yeux un instant. Puis elle a relevé la tête, les larmes au bord des cils, et elle a dit, d'une voix à peine audible :
« Je ne l'ai dit à personne. Ni à mon mari, ni à ma famille, ni à mes enfants… Mais je suis tombée enceinte pendant la guerre. Et j'ai dû avorter. »
Le salon s'était figé.
En face d'elle, Simone était devenue blanche. Elle a fixé Germaine un long moment. Puis, comme si ces mots avaient ouvert une écluse qu'elle maintenait fermée depuis des décennies, elle a dit à son tour :
« Je ne l'ai dit à personne. Ni à mon mari, ni à ma famille, ni à mes enfants… Moi aussi, je suis tombée enceinte pendant la guerre. Et j'ai dû avorter. »
Je ne trouverai jamais les mots exacts pour décrire ce qui s'est passé dans ce salon à cet instant précis.
Il y avait Germaine et Simone, deux femmes qui avaient porté le même secret depuis cinquante ans — chacune seule, chacune dans la honte silencieuse de sa génération — et qui venaient de se reconnaître. Leurs postures ont changé sous mes yeux. Quelque chose s'est déposé. Quelque chose de lourd, de vieux, d'usé à force d'être tenu serré.
Il y avait entre elles une bienveillance que je n'ai pas vue souvent dans ma vie. Une compréhension sans jugement, immédiate, totale. Deux femmes qui n'avaient plus besoin de se parler pour se comprendre.
Je suis allé pleurer dans mon coin après l'atelier.
Plusieurs jours plus tard, Germaine est décédée.
Je ne suis pas médecin, et ce qui suit n'est que mon ressenti — mais je pense sincèrement qu'elle était prête à partir. Qu'elle avait posé son fardeau. Qu'elle s'était sentie reconnue dans une souffrance qu'elle avait crue indicible. Et que quelque chose, en elle, avait pu se dénouer.
Les traumatismes silencieux des adultes âgés
Cette histoire m'a marqué à jamais parce qu'elle m'a révélé quelque chose d'essentiel sur ce que signifie « prendre soin » : ce n'est pas seulement répondre à des besoins physiques. C'est aussi créer les conditions dans lesquelles une parole longtemps retenue peut enfin se poser.
Les adultes âgés que nous accompagnons aujourd'hui ont traversé des époques que nous peinons à imaginer. La Seconde Guerre mondiale, les restrictions, la peur, les deuils sans rite, les décisions impossibles prises dans l'urgence et la honte. Nombre d'entre eux portent des traumatismes profonds, souvent non reconnus, souvent non nommés — parce que leur génération n'avait pas le vocabulaire pour cela, ni les espaces pour l'exprimer.
Ces traumatismes ne disparaissent pas avec les années. Ils s'enkystent. Ils se taisent. Et parfois, en fin de vie, ils remontent à la surface — à la faveur d'un article de journal, d'une conversation inattendue, d'un regard bienveillant.
Ce que j'ai compris ce matin-là, c'est que notre rôle de professionnel du soin ne se limite pas à la chronologie d'une journée bien planifiée. Il inclut la capacité à tenir un espace — un espace de parole, de confiance, de non-jugement — dans lequel l'adulte âgé peut, peut-être pour la première fois, dire ce qu'il n'a jamais dit à personne.
Cela demande de la formation, bien sûr. Cela demande de connaître les mécanismes du traumatisme, les réponses adaptées, les limites du rôle de chacun. Mais avant tout, cela demande une posture : être là, vraiment là, sans se dérober devant la profondeur de ce qui se présente.
Germaine ne cherchait pas une thérapie. Elle cherchait un témoin.
Nous pouvons tous, dans notre quotidien professionnel, être ce témoin là.
